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La résilience, nouvel horizon du leadership ?

La résilience dans tous ses états.

Michel BreLa résilience est pourrait-on dire, employée à toutes les sauces :
Militaire : « À l'ère d'une mondialisation conjuguée à davantage de complexité et de confrontations, la résilience demeure une préoccupation des Alliés et nécessite une adaptation constante face à l'émergence de failles et menaces nouvelles ». (Revue de l’OTAN, mars 2016) ;
Sanitaire : « L’opération Résilience sera entièrement consacrée à l’aide et au soutien aux populations ainsi qu’aux services publics pour faire face à l’épidémie de covid 19 » (E.Macron, mars 2020) ;
Sociétal et politique : « Je viens de présenter le projet de loi Climat & Résilience en Conseil des ministres (…) Il ne s’agit pas seulement de changer les moteurs de nos voitures ou les machines de nos usines. Il s’agit de changer de civilisation, de culture, de modes de vie ». (Barbara Pompili, fév. 2021) ;
Organisation des entreprises: « Bénéfices d’un système de management de la continuité d’activité (…) :  contribue à la résilience de l’organisme » (norme ISO 22301) ;
Finance et numérique : Digital Operational Resilience Act, règlement européen sur la résilience opérationnelle numérique du secteur financier (Sept. 2020)
Spirituel : « La résilience est la capacité d'une personne à affronter les situations difficiles de la vie. La résilience en tant que réalité humaine est probablement née avec l'humanité. Après tout, c'est seulement ainsi qu'ont pu survivre les pauvres et les opprimés ». (Cahier du BICE, Bureau International Catholique de l’Enfance, 2006).
Managérial :  la résilience « est une qualité en hausse en entreprise. Autrement dit la capacité d’un individu à s’adapter et à continuer à progresser après un choc ou une crise au travail » (Catherine Nivez, Leadeship : Faire la différence en développant sa résilience, Forbes, Août 2018).

Alors, qu’est-ce que la résilience ?

Le concept est relativement ancien (courant XIXème). En particulier connu en résistance des matériaux métalliques pour la mesure des comportements aux chocs, le concept sort de son espace d’origine et inspire de nombreuses disciplines à partir de la seconde moitié du XXème siècle. Appliqué à l’étude des écosystèmes, il décrit leur capacité à retrouver un point d’équilibre à la suite d’une perturbation (brutale : raz de marée,… ou d’une pression durable : sécheresse,…).
Dans les sciences humaines, son introduction conduit à faire évoluer les études sur les facteurs de vulnérabilité de l’enfance, de l’adolescence et plus généralement des groupes humains, en faisant porter l’attention sur les ressources mobilisées par les individus pour se reconstruire. Néanmoins dans le domaine des sciences humaines, la résilience se dilue devant la complexité des paramètres et échoue à trouver un cadre théorique unifié.
L’engouement pour la résilience est contemporain d’une transformation profonde de la société industrielle du dernier quart du XXème siècle. Sciences et techniques étaient porteuses depuis le 17ème siècle d’une promesse de progrès, d’un avenir commun meilleur. Après les catastrophes de Flixborough 1974, Seveso 1976, Bhopal 1984, Tchernobyl 1986, il devient manifeste que l’accroissement des forces productives génèrent des sinistres majeurs « qui ne sont plus cantonnés au lieu de leur apparition (…) et menacent la vie sur terre ».(1)
Dominique Dron : « Il n’est dès lors pas surprenant que l’on commence à parler de résilience et de robustesse bien au-delà de la seule sphère des laboratoires d’écologie. La perspective en devient économique, et l’objectif opératoire (…). Les infrastructures de tous types peuvent-elles être reconfigurées pour continuer à fonctionner dans des conditions climatiques dégradées ? ».(2)
La résilience franchit un nouveau cap en 2000. Deux chercheurs, Van der Leeuw et Aschan Leygonie, en définissant la dynamique des interactions de la société humaine avec le système global environnement-société comme la clef de voûte de sa résilience, en font un outil intégrateur majeur de la gestion des risques.(3)
La portée du concept n’a pas laissé indifférents les responsables publiques. Magali Reghezza : « La résilience devient un outil politique, discursif et un outil opérationnel qui va permettre de faire évoluer les politiques de sécurité ».(4) La résilience devient d’un emploi obligé pour attester de la vision politique : « Loin d’être anxiogène, la résilience urbaine apporte des solutions pour mieux préparer et adapter les villes, leurs populations, leurs entreprises et leurs infrastructures ».(5) ; « S’il y a une leçon à tirer de la période, c’est que les Français sont extrêmement résilients face à un choc que la France n’a pas connu depuis des décennies ».(6)
L’usage tous azimuts de la résilience fait cependant débat. On lira avec intérêt en ce sens les critiques radicales de Thierry Ribault ou d’Èvelyne Pieiller (7). Leur thèse centrale est que la résilience est devenue un outil de manipulation de l’opinion. « Conçue comme l’art de se sauver soi-même, elle semble parfaitement adaptée à des scénarios de catastrophes de moins en moins contrôlables car elle rend possible un transfert d’imputabilité de la société à l’individu » (8).

Leadership résilient, les paramètres

Le monde est devenu un emboîtement sans fin de systèmes et de rétroactions. Chacun a son propre état d’équilibre. Le déséquilibre de l’un est susceptible de provoquer des désordres en cascades, imprévisibles, parmi les autres. Le retour à l’état antérieur devient alors très peu probable.
En cause, les interdépendances de toutes dans un monde globalisé, l’amplification des perturbations en raison d’une circulation de l’information instantanée et l’enchaînement ininterrompu des disruptions du secteur économique. Les rétroactions entre systèmes bousculent et fragilisent les soubassements de la société dans son ensemble.
Les entreprises n’échappent pas à la règle. Le leadership résilient trouve ici son fondement, comme réponse managériale à ce moment entropique.
La résilience s’observe a posteriori. C’est après le choc que l’on constate en combien de temps et au prix de quelles nouvelles vulnérabilités le système est revenu à un point d’équilibre. L’enjeu est donc de comprendre les processus qui conduisent à la résilience. Le leadership de résilience n’est pas une qualité (avoir du leadership), mais exprime la manière dont le dirigeant se conduit au cours des perturbations engendrée par le choc.
Bien qu’on les emploie souvent l’un pour l’autre, incertitude et risque ne sont pas identiques. Le risque est la probabilité d’un événement. L’incertitude est une proposition dont on ne sait si elle est vraie ou fausse. Diriger dans l’incertitude, c’est donc avoir pris la mesure de son ignorance. C’est se donner un cadre de pensée qui diverge d’avec les règles habituelles parce que l’environnement est devenu dangereusement inhabituel. Le leader résilient est un leader transgressif. Faut-il encore que l’organisation lui en laisse d’une manière ou d’une autre la possibilité.
Diriger dans l’incertitude, c’est rechercher activement dans le désordre et l’énigme des évènements une configuration qui soudain apparaît et prend sens comme les figures cachées qui se révèlent dans ces paysages dessinés où le jeu est de les découvrir.
Patrick Lagadec souligne combien les crises systémiques contemporaines bousculent nos conceptions culturelles. Nous sommes formés à faire entrer les phénomènes dans des modèles et à nous organiser autour de ceux-ci. Et là, il n’y a plus de modèles. Nos connaissances et nos habitudes de pensée sont prises en défaut. Hypercomplexité, vitesse de propagation, imprévisibilité, l’impensable survient (9). Le leader résilient est celui qui épouse la logique de l’événement à défaut de tout comprendre. Il sait lorsqu’il doit suspendre son jugement. Le leader résilient pratique l’epochè.
Il est celui qui a l’intuition du signe. L’expression signal faible est insuffisante pour caractériser le signe. Le signe est un indice anodin qui surgit de la gestation souterraine de la crise en devenir. Qui ne s’interroge pas ne le remarque pas. Sans doute, le leader résilient est celui qui voit ce que les autres ne voient pas, selon l’expression de Satya Nadella.
Zygmun Bauman a théorisé la société liquide, présence au monde de notre post-modernité, dans laquelle les liens sociaux se diluent, les individus se désengagent tout en adoptant une fluidité propre à saisir les opportunités (10). A contrario, le leader résilient incarne la présence, l’engagement, la permanence nécessaires à l’existence des groupes. C’est un dirigeant qui se fait confiance, suscite les questions et fait le pari de l’autonomie de ses équipes.
Mais il n’est pas un surhomme : « Un individu dit résilient n’est pas pour autant un individu invincible ou invulnérable ; il n’est pas intouchable ou inaccessible aux émotions, aux sentiments, à la souffrance (…) Ainsi, rien n’indique que le sujet qui se montre résilient à un moment donné de son parcours de vie le sera tout le temps et face à tout, au cours de sa vie » (11).
La résilience des dirigeants se prépare. L’entraînement à la gestion de crise et le coaching de résilience font partie de la panoplie des outils.

Par Michel BRE, Administrateur (Cercle National du Coaching)

  1. Ulrich Beck, sociologue allemand, La société du risque, 1986
  2. Dominique Dron, ingénieure générale des Mines, agrégée de sciences naturelles, La résilience : un objectif et un outil de politique publique, 2013
  3. Van der Leeuw & Aschan Leygonie, CNRS, A Long-Term Perspective on Resilience in Socio-natural Systems, 2000
  4. Magali Reghezza, Directrice du Centre de formation sur l’environnement et la société de l’ENS, membre du Haut Conseil pour le climat, conférence Ecole Polytechnique, 2021
  5. Anne Hidalgo, Stratégie Résilience de Paris, 2017.
  6. Jean Castex, Ouest France, 6.02.21
  7. Èvelyne Pieiller, journaliste et réalisatrice, Résilience partout, résistance nulle part, Le Monde Diplomatique, mai 2021
  8. Thierry Ribault, CNRS, Contre la résilience, 2021
  9. Patrick Lagadec, Directeur de recherche honoraire de l’École polytechnique, entretien, 2009
  10. Zygmunt Bauman, philosophe et sociologue polonais, La vie en miette, 2003
  11. Marie Anaut, psychologue clinicienne, Université Lumière Lyon II, Psychologie de la résilience, 2003.