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Palo Alto, une Utopie pour ingénieurs de l’âme

par Michel BRE

Coach référent – Jury de certification et responsable du Codéveloppement au CNC


L’école de Palo-Alto a profondément influencé le coaching en France. De nombreux termes utilisés dans cette discipline y ont été forgés : méta-communication, position basse, double contrainte, niveaux logiques, feed-back, recadrage…
L’École n’était cependant pas une institution. Sous son appellation : des chercheurs venus de la psychologie, de l’anthropologie, de la psychiatrie. Ils se sont peu à peu établis autour de Palo-Alto sur la côte californienne et de Philadelphie, au tournant des années 1960. Ils se connaissent. Ils connaissent les travaux des uns et des autres. Éventuellement, ils travaillent ensemble
Une conviction les rassemble : la culture a sélectionné au cours du temps des ensembles de comportements verbaux et non verbaux qui rendent la communication possible. Mais plus importantes que la signification des messages eux-mêmes, des règles de communication déterminent les échanges entre les individus. En interaction constante, les individus, insérés dans celles-ci, ne peuvent donc pas ne pas communiquer, pour reprendre la célèbre expression.
Cette idée provient des travaux en balistique de Nobert Wiener sur le contrôle, commande, pour lequel communication et contrôle sont indissociables et qu’il a popularisé sous le terme de rétroaction.
Comment expliquer cette filiation, entre balistique et psychologie ? Beaucoup ont insisté sur le retentissement que l’idée de rétroaction eut dans les sciences humaines, tandis que les modèles dominants étaient linéaires (de type émetteur-récepteur ou stimulus-réponse).
Mais je voudrais avancer ici une autre hypothèse et ouvrir un débat. À partir des années 1945-1950, les progrès des calculateurs puis des ordinateurs  qui leur ont succédé ont donné le sentiment que la Machine s'incorporait peu à peu à l’une des propriétés  qui était jusqu’alors le propre de l’homme : l’anticipation. Les ordinateurs permettaient d’anticiper la trajectoire de l’avion ennemi en dépit de sa vitesse de vol.
Sur cette base, certains des plus grands esprits de tous les temps : Turing, Von Neuman, Wiener ont théorisé la possibilité d’une machine intelligente, qui fonctionnerait en tous points comme le cerveau. C’est précisément, selon Turing, ce qui la rendrait intelligente.
Survenant après les monstruosités de la Seconde Guerre mondiale, l’homme était désormais détrôné du lieu imaginaire de l’intelligence d’où il se distinguait de l’Univers. La Machine intelligente était au seuil de le remplacer dans la conduite du Monde.
Il n’en fallut pas plus pour que d’autres, faisant fi de toute précaution scientifique, imaginent une sorte d’homo cybernaticus, un modèle de l’esprit humain calqué sur le fonctionnement de la Machine. Bateson par exemple. Se saisissant de concepts vaguement compris empruntés à Bertrand Russel ou à Norbert Wiener, il décide que la psyché n’avait plus court et seuls comptaient désormais quelques « niveaux logiques » ou  boucles de rétroaction.
Doit-on rappeler que Wiener s’est opposé aux demandes de Bateson d’appliquer ses concepts aux sciences humaines en raison de l’impossibilité  d’une transposition
(Cybernétics or Control and Communication in the Animal and the Machine. 1965) ? Doit-on rappeler la profonde humilité de Von Neumann lorsqu’il rapprochait le fonctionnement de la machine de celui cerveau( The General and Logical Theory of Automata – 1951) ?
Mais l’époque était à l’utopie techniciste. En quelques clics, dirait-on aujourd’hui, on passait de la performance technologique à l’explication de la psyché. Il était convenu qu’un modèle de fonctionnement circulaire de l’information expliquait nos émotions (Pragmatics of Human Communication- 1967, Watzlawicks, Beavin, Jackson).
Pourquoi alors ces utopies survécurent-elles au point d’influencer durablement nos représentations du coaching ? Parce qu’il n’y a qu’un pas de l’idéalisation de  la Machine au taylorisme. L’école de Palo Alto a offert aux idéologues du taylorisme un renouvellement idéologique sans précédent. S’il n’y a pas de différence entre l’intelligence de la Machine et celle de l’homme comme le pensaient les pères fondateurs de l’informatique et de la cybernétique, alors l’homme peut indifféremment être remplacé par cette dernière ou en être son serviteur.