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Votre coach est-il liquide ?

Dans la préface de 1999 qu’il écrivit pour la réédition de son livre The coming of post-industrial industry publié en 1973, Daniel Bell évoque l’avènement aux Etats-Unis de la société de l’information. Nombreux à partir des années 60 du siècle dernier ont été ceux qui faisaient le constat, que l’ère industrielle du fordisme se transformait (Le Défi Américain, J.J. Servan Schreiber, 1970), appelaient à un nouvel humanisme (G. Friedmann, le travail en miettes, 1964) ou exhortait les élites à se réformer (M. Crozier, La société bloquée, 1970).

Les Etats-Unis représentent alors la pointe avancée de cette évolution. Qualifiée à tort me semble-t-il de société post-industrielle, les services y prennent le pas sur la fabrication des biens. La centralité du mode de production s’y déplace vers la connaissance et l’innovation comme sources majeures de création de valeur. Bell ajoute que la prise de décision, le decision-making, devient un savoir-faire cardinal du pilotage des entreprises.

La mise sur le marché d’une quantité et d’une variété de biens jamais égalée jusqu’alors donnait parallèlement naissance à la société de consommation. Témoin de ce changement, Bell écrit que les comportements évoluent. Les références culturelles des individus étaient celles de leurs classes sociales, écrit-il. Les préoccupations étaient avant tout économiques : trouver un emploi, se nourrir, se loger.

Les références culturelles deviennent plus mobiles. L’aspiration des individus à se reconnaître dans un statut social désirable prend le pas sur les signes d’appartenance aux classes traditionnelles. Bell donne l’exemple de l’adoption par l’individu d’un style vestimentaire personnel qui devient la marque de son originalité.

Les temps donnaient-ils raison à Emerson ? La vertu la plus prisée est le conformisme. Elle n’a qu’aversion pour la confiance en soi…Celui qui voudrait être un homme doit être non-conformiste. (Emerson, Essays, 1841-1844). Sans doute non, car il se produisait un évènement imprévu. Il existait pour Emerson un cadre fixe qui permettait à l’individu de croire en lui et de s’affirmer, à savoir sa foi religieuse. Dans la société émergente décrite par Bell, les cadres sociaux s’affaiblissent les uns après les autres. C’est la fameuse crise des valeurs.

Nous sommes tant habitués à la société de consommation qu’il n’est pas certain que nous percevions la nouveauté qu’elle fut pour les contemporains de son avènement.
Celle-ci se caractérise secondairement par la production en masse d’objets. Elle est encore moins une société de l’abondance. Pour devenir objet de consommation, il faut que l’objet devienne signe. C’est le signe qui est consommé, écrit Baudrillard (Le système des objets, 1968).

Les experts en marketing connaissent très bien le phénomène. L’objet n’est pas acheté pour sa valeur d’usage, mais pour ce qu’il signifie de ce que l’individu aspire à vivre ou à être. C’est le teeshirt imprimé au visage christique du Che que le touriste porte sur la plage comme une pensée de révolution sans la révolution. Ce sont les chaussures de sport qu’exhibe l’adolescent au collège comme le témoignage acté d’exploits rêvés. C’est l’ordinateur à la pomme qui indexe son utilisateur au registre des individus libérés des contraintes de la technique.

La société de consommation n’est pas une société du besoin écrit Baudrillard, car dans ce cas elle finirait par rencontrer la satisfaction. Elle est la société du manque insatiable. Tandis que l’individu n’a de cesse de satisfaire son besoin d’être unique par l’accès à des biens convoités, il atteint à cette unicité dans l’acquisition d’objets standardisés qui le rendent semblable à tous les autres. Il suffit alors à la publicité de dévaloriser l’objet par la production de nouveautés pour susciter le manque.

Le temps social s’emballe. La société est devenue une société de l’instant. L’obsolescence accélérée des savoirs y est constitutive de son mode de production. Les relations sont frappées d’une date de péremption. L’engagement est provisoire. Le client est volatile. Les couples sont éphémères. Aux lourdes structures patriarcales et autoritaires de la société industrielle font place des réseaux aux liens fragiles de pairs à pairs, précaires, qui se font et se défont. La construction du Moi, on dit aujourd’hui la production de soi, est devenu un enjeu quotidien de l’individu. La différenciation individuelle est un auto-référencement, une recherche du vrai moi qui serait enfoui au profond de soi-même. Zygmunt Bauman parle d’une modernité liquide dont les formes résistent mal aux pressions (Bauman, Liquid Life, 2005). 

Notons que la production de soi par l’individu, historiquement, n’est pas une création de la société de l’information et de la consommation. Dans un texte un peu ancien mais dont l’actualité demeure, Norbert Elias observe que dans les sociétés industrialisées d’avant la seconde guerre mondiale, le degré atteint par l’individualisation génère de considérables tensions avec la complexité des réseaux d’interdépendance dans lesquels l’individu est inséré. Il souligne l’isolement de l’individu dans nos sociétés, la contradiction entre son désir d’être quelque chose pour soi-même et l’appartenance au groupe (Elias, La société des individus, 1939).

C’est en fait à un approfondissement du conflit entre la société et l’individu auquel on assiste depuis plus d’un siècle en défaveur de ce dernier. L’individu, écartelé entre ses désirs d’unicité et d’appartenance est sommé de trouver en lui les ressources nécessaires qui auraient été par le passé dévolues à l’action collective. Un indicateur du désarroi induit est la statistique rapportée par Alain Ehrenberg.  Entre 1972 et 2000, les livres de self-help sont passés de 1,1% à 2,4% de l’ensemble des publications aux Etats-Unis et les américains leur ont consacré environ 700 millions de dollars en 2005 (A. Ehrenberg, La société du malaise, 2010).

Ce conflit s’est manifestement approfondi au cours des années 70 du siècle dernier lorsque les entreprises ont recouru à la mobilisation individuelle de leurs salariés pour réagir à un développement violent de la concurrence. Les veilles organisations fordiennes ne parvenaient plus à répondre aux besoins de réactivité et de flexibilité. L’individu devenait la maille pertinente. (Boltanski et Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999).

L’approfondissement du processus d’individualisation qui s’effectue dans ces conditions a un coût dont on connaît les termes : perte de sens, stress, burn-out (Aubert & de Gaulejac, Le coût de l’excellence, 1991). Mais il est rendu plus difficile et anxiogène sous l’effet de toutes sortes d’injonctions dont on trouve des exemples à l’infini dans la publicité, l’entreprise, la famille : Restez jeune ! Soyez flexible ! Soyez de bons parents ! Et finalement, Décidez ! (R. Salecl, La tyranie du choix, 2012). Avec cette dernière injonction, le decision-making des entreprises post-industrielles identifié par Bell s’est diffusé jusque dans l’intimité des individus.

Sous cette avalanche, en réaction à la difficulté d’atteindre son moi authentique, les offres d’une aide certifiée ou autoproclamée ne manquent pas, écrit Bauman. Mais le coach contemporain de la société liquide peut-il échapper au destin collectif ? Peut-il être le repère solide et permanent grâce auquel l’individu en production de lui-même s’éloignerait de l’océan des paradoxes ?

Il semble en tout cas qu’il ait pris le chemin de l’ingénieur. Ne parle-t-on pas des outils du coaching ? Ne dit-on pas faire un travail sur soi-même ? Sans que l’on sache très bien s’il s’agit de celui de la femme en couches ou de celui de la production de marchandises.

Considérons avec prudence les solutions opératoires standardisées qui nous promettent en quelques leçons bien apprises des lendemains qui chantent. Paul Ricœur a écrit : Toute problématique de l’identité personnelle va tourner autour de cette quête d’un invariant relationnel, lui donnant la signification forte d’un invariant dans le temps. (Ricœur, Soi-même comme un autre, 1990).

Souhaitons que le coach trouve en lui la consistance d’une organisation interne qui ne fuit pas avec la liquidité du temps.

Michel Bré
Administrateur et Coach Référent du Cercle National du Coaching