Rapport au temps et coaching interculturel
Une réunion qui commence mal
Imaginez la scène : Jacques, un dirigeant que vous accompagnez en coaching, vous raconte une situation de plus en plus fréquente dans sa vie professionnelle, et qui le laisse perplexe.
Ce jour-là, il participe à une visioconférence cruciale avec des partenaires japonais, marocains et argentins. Fidèle au « quart d’heure de politesse » à la française, il se connecte avec 15 minutes de retard. Or Toshiro, lui, attend déjà depuis 20 minutes. Pendant ce temps, Pablo l’Argentin et Rachid le Marocain discutent tranquillement de leurs familles respectives. Très vite, une gêne s’installe dans le groupe, et la réunion démarre sur un mauvais pied.
Jacques se retrouve donc face à un mur d’incompréhension. Pourtant, quelques éléments d’analyse lui seraient fort utiles. C’est pourquoi, en tant que coach professionnel pour managers, accompagner les dirigeants dans cette prise de conscience devient primordial.
Le rapport au temps, source de malentendus
En effet, cette situation illustre une réalité souvent source de malentendus, de frustrations et parfois d’échecs commerciaux : chaque culture entretient un rapport au temps profondément différent.
Or, à l’ère de la mondialisation et des réunions virtuelles quotidiennes (merci le COVID-19 !), comprendre ces nuances n’est plus une option. C’est désormais une compétence stratégique essentielle.
Temps monochrone et temps polychrone : les fondamentaux
Pour décoder ces différences, le modèle du temps monochrone et polychrone, développé par l’anthropologue Edward T. Hall, offre une grille de lecture particulièrement efficace.
Le temps monochrone : linéarité et planification
D’un côté, les cultures monochrones perçoivent le temps comme une ressource linéaire et tangible, que l’on peut diviser, planifier et « dépenser ». Répandue en Europe du Nord, en Amérique du Nord, en Allemagne, en Suisse ou encore au Japon, cette vision privilégie notamment :
- Ponctualité stricte : une heure de début est une heure de début.
- Enchaînement séquentiel des tâches : une chose après l’autre, si bien que les interruptions sont mal perçues.
- Respect scrupuleux des délais.
- Planification à long terme, avec un suivi rigoureux des agendas.
Exemple concret : un manager allemand établit un ordre du jour détaillé pour sa réunion en ligne de soixante minutes. Ainsi, chaque point dispose de son temps alloué. Dès lors, s’égarer sur un sujet est considéré comme un « péché » : un manque de discipline et une perte de temps.
Le temps polychrone : fluidité et relations humaines
À l’inverse, les cultures polychrones voient le temps comme un flux cyclique et flexible, où les relations humaines priment sur l’agenda. On retrouve notamment cette approche en Amérique latine, au Moyen-Orient, en Afrique, dans les Caraïbes et, dans une large mesure, à La Réunion. Elle se caractérise par :
- Flexibilité horaire : l’heure de rendez-vous est une indication, non une contrainte.
- Multitâche : il est courant de mener plusieurs conversations ou actions simultanément.
- Primauté des relations : accorder du temps à une personne, même extérieure au débat, est une priorité.
- Délais adaptables : l’objectif relationnel ou final passe avant le calendrier.
Exemple concret : un chef de projet français s’impatiente lors d’une mission à Abidjan. En effet, son homologue ivoirien prend le temps de saluer chaque personne présente et de s’enquérir des familles avant d’aborder le sujet du jour. Aux yeux du Français, c’est du temps perdu. Pour l’Ivoirien, au contraire, c’est le fondement même d’une collaboration de confiance.
Une cartographie mondiale des rapports au temps
Naviguer entre ces différentes perceptions nécessite donc un certain repérage mental. Voici, par conséquent, un zonage simplifié pour vous guider.
Europe et Amérique du Nord : la rigueur horaire
- Allemagne, Suisse, pays scandinaves : c’est l’archétype, le mètre étalon du temps monochrone. Ici, la ponctualité est un signe de respect et de professionnalisme.
- France, Belgique, sud de l’Europe : ces pays occupent une position intermédiaire, plus souple que l’Allemagne mais plus structurée que les cultures polychrones. D’ailleurs, un retard de cinq à quinze minutes, le fameux « quart d’heure de politesse », est souvent toléré, voire parfois bien vu.
- États-Unis, Canada : dans le milieu professionnel, ces cultures sont très monochrones, avec une forte exigence d’efficacité.
Amérique latine et Moyen-Orient : la primauté du relationnel
- Brésil, Mexique, Argentine : le temps y est élastique. Comme les relations passent avant l’agenda, un retard n’est généralement pas perçu comme une faute.
- Pays du Golfe, Maghreb : la notion d’Inch’Allah (« si Dieu le veut ») influence la perception du futur et des délais. Par ailleurs, la relation et l’hospitalité y sont centrales.
Asie : entre tradition et modernité
- Japon, Corée du Sud : ponctualité extrême, héritage d’un temps monochrone. Arriver en avance y est même la norme.
- Chine, Inde, Asie du Sud-Est : ces cultures sont souvent polychrones, avec un temps flexible. Toutefois, dans les milieux d’affaires internationaux, la ponctualité reste de rigueur.
La Réunion et le « rythme île »
À La Réunion, le rapport au temps est un savant mélange, reflet du métissage culturel de l’île. On y retrouve en effet une approche globalement polychrone, souvent résumée par le « ti’doucement ». Autour d’un café, les « kozeman » priment, et l’expression « lé pas pressé » (ne pas être pressé) en dit long.
Pourtant, dans le secteur professionnel formel, une certaine ponctualité est attendue. Comprendre cette subtilité est donc crucial pour toute collaboration économique avec l’île. Cette caractéristique se retrouve d’ailleurs dans d’autres régions françaises où le métissage culturel a fait, et fait encore, son œuvre. Un coach en entreprise à La Réunion vous le confirmera : la clé réside dans l’adaptation à cette fluidité, sans perdre de vue les objectifs de la coopération.
Manager le temps en contexte interculturel
Alors, comment transformer ces différences en atout plutôt qu’en frein ? En tant que coach professionnel, vous n’avez en principe aucun conseil à donner à vos clients. Vous pouvez cependant « tangenter » cette limite en leur proposant les clés de compréhension et les pistes de réflexion suivantes.
1. Se renseigner en amont
Avant toute interaction interculturelle, il est utile de se renseigner sur la culture locale. En effet, une simple recherche peut éviter de saboter une première impression.
2. Adapter sa communication
Face à une culture monochrone, mieux vaut préciser : « la réunion débutera à 9 h 00 précises ». En revanche, avec une culture polychrone, des formulations plus souples conviennent mieux, comme « nous nous retrouvons vers 9 h 00 ».
3. Pratiquer l’écoute active et l’observation
Soyez attentif aux signaux non verbaux. Votre interlocuteur semble-t-il pressé ? Ou, au contraire, prend-il son temps ? Ajustez ensuite votre rythme en conséquence.
4. Cultiver la patience et l’empathie
Comprenez d’abord que votre façon de voir n’est pas la seule valable. Ainsi, un retard n’est pas nécessairement un manque de respect : il peut aussi résulter d’un investissement dans une autre relation.
5. Clarifier les attentes
Enfin, en début de projet ou de collaboration, discutez ouvertement des délais, des échéances et des modes de communication. De plus, mettez par écrit les engagements clés afin qu’ils servent de référence commune.
Conclusion : le temps, un langage silencieux
Le temps n’est pas une mesure universelle. Il s’agit plutôt d’une construction culturelle, d’une lentille à travers laquelle nous percevons nos engagements et nos relations.
Dans l’économie mondialisée d’aujourd’hui, la capacité à naviguer avec aisance entre ces perceptions constitue donc un formidable levier de performance, de sérénité et de succès pour vos clients.
Les accompagner pour décoder le langage silencieux du temps, c’est en effet leur offrir la clé pour bâtir des ponts solides, que leurs partenaires se trouvent à Tokyo, Dubaï, São Paulo ou Saint-Denis. C’est aussi les aider à transformer la complexité culturelle en une source inépuisable d’enrichissement mutuel et d’opportunités.
Auteur : Jean-Noël BRUERE
Pour approfondir : découvrez comment un coach professionnel pour managers peut vous aider à développer votre leadership dans un contexte multiculturel.
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