IAMichel BréQuand on se sent compris par une IA

Quand on se sent compris par une IA 1/8

Mise à jour : 9 octobre 2026

PENSER ET COACHER À L’ÂGE DE L’IA — 1/8

« Elle m’a compris. » Face à une IA qui questionne, reformule et fait surgir des liens inattendus, ce sentiment est devenu presque banal. Mais la machine nous comprend-t-elle vraiment, ou nous renvoie-t-elle à nous-mêmes ? Michel Bré ouvre la série « Penser et coacher à l’âge de l’IA » en explorant si le sentiment d’être compris par une IA signifie que la machine nous comprend ?

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Quand on se sent compris par une IA

Une intelligence artificielle peut nous donner le sentiment d’être compris. Elle nous questionne, reformule nos propos, fait apparaître des rapprochements auxquels nous n’avions pas pensé. Mais que se passe-t-il réellement dans cet échange ? La machine nous comprend-elle, ou nous aide-t-elle à mieux nous comprendre ?

Quand la machine nous donne le sentiment d’être compris

Prenons l’exemple d’un dirigeant qui expose à une intelligence artificielle une difficulté qu’il rencontre avec son équipe.

Il décrit la situation, précise ce qu’il a tenté, évoque ses hésitations. L’IA lui pose des questions, rapproche différents éléments de son récit et fait apparaître une explication à laquelle il n’avait pas pensé. À un moment, il se dit : « Elle m’a compris. »

L’expérience est devenue presque banale.

Pour un coach professionnel ou un DRH, ce sentiment mérite que l’on s’y arrête. Comprendre une personne est au cœur du coaching et, plus largement, des métiers de l’accompagnement et de la relation.

Mais qu’est-ce que comprendre dans ce contexte ?

Nous nous sentons compris lorsque nous éprouvons que l’autre parvient à saisir notre manière de voir et de vivre une situation, ce qu’elle signifie pour nous. Ses paroles, ses gestes, ses réactions nous renvoient quelque chose de nous-mêmes dans lequel nous nous reconnaissons, parfois même quelque chose que nous n’avions pas encore réussi à exprimer.

Pourtant, l’autre n’a jamais directement accès à ce qui se passe en nous. C’est à travers ce qu’il manifeste dans l’échange que nous lui reconnaissons cette capacité de compréhension.

Une intelligence artificielle peut produire des réponses qui suscitent ce sentiment. Elle réagit à nos propos, les reformule, en souligne la cohérence ou les limites. Avons-nous pour autant été compris par la machine ?

Nous sommes spontanément portés à attribuer des capacités humaines à ce qui se comporte avec nous comme un interlocuteur. Nous accordons aussi une valeur particulière aux réponses qui confirment nos manières de voir. Ces mécanismes favorisent l’émergence du sentiment d’être compris. Mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi certaines réponses de l’IA peuvent réellement enrichir notre réflexion.

Quand la machine nous aide à nous comprendre

Les grands modèles de langage ont appris, à partir d’immenses ensembles de textes, des régularités linguistiques. Cet apprentissage leur permet de traiter nos propos sous forme de représentations numériques qui évoluent en fonction du contexte de l’échange. Ils peuvent ainsi établir des rapprochements et produire des réponses qui nous paraissent adaptées.

Ces réponses ne sont pas de simples reflets de notre pensée. Elles peuvent faire apparaître des cohérences que nous n’avions pas perçues, introduire des perspectives nouvelles.

Mais où se situerait une compréhension de la part de la machine ?

À partir de ce que nous lui confions et des régularités qu’elle a apprises, la machine produit des réponses dans lesquelles viennent se dessiner une représentation de notre situation. Mais c’est nous qui donnons sens à ces réponses en les rapportant à notre expérience.

La compréhension qui en ressort se construit de notre côté à partir de ce que la machine produit. La machine contribue ainsi à l’élaboration de notre compréhension sans que cela établisse qu’elle comprend elle-même ce dont nous parlons. Elle intervient comme un dispositif de médiation entre nous et nous-mêmes.

Nous engageons, par son intermédiaire, une activité réflexive, une sorte de dialogue avec soi-même, assisté par une technologie capable d’élargir le champ de notre réflexion.

Mais, lorsque nous échangeons avec un autre être humain, nous donnons également sens à ses paroles en les rapportant à notre propre expérience. Ce travail d’interprétation n’est donc pas ce qui distingue fondamentalement les deux situations. La différence tient à celui qui nous répond.

Avec la machine, nous recevons une production issue d’un calcul, nourri des régularités apprises dans les textes. Nous pouvons orienter la conversation, reformuler nos questions, solliciter des réponses alternatives, sans avoir à composer avec les intentions, les attentes ou la volonté d’un interlocuteur. Nous conservons la maîtrise des conditions de l’échange. La machine ne nous confronte pas à la liberté de penser et d’agir d’un autre sujet.

Quand comprendre engage la rencontre avec l’autre

Lorsque nous nous adressons à un être humain, la situation est bien différente.

Nous ne sommes plus seuls à déterminer ce qui se passe dans l’échange. L’autre reçoit nos paroles à partir de sa propre expérience du monde, de son histoire, de sa sensibilité. Il peut leur donner un sens que nous n’avions pas prévu, s’interroger sur ce qui ne nous interroge pas dans notre propos. Il nous répond depuis une position qui nous échappe.

Nous devons alors composer avec une altérité que nous ne pouvons ramener entièrement à notre propre pensée. Cette rencontre introduit de l’incertitude. Nous ne savons pas exactement comment l’autre recevra nos paroles, ce qu’elles susciteront en lui, ni ce qu’il choisira de nous répondre.

Dans la relation humaine, celui qui nous répond est lui-même engagé dans l’échange. Ce que nous disons peut modifier sa manière de nous comprendre, mais aussi sa propre manière de voir. Il peut nous opposer quelque chose de son expérience, de ses convictions ou de ce que notre présence lui fait vivre.

La compréhension se construit alors entre deux subjectivités, dont aucune ne détient entièrement la maîtrise de ce qui peut surgir de leur rencontre.

Cela ne garantit nullement que l’autre nous comprenne mieux. Il peut se tromper, projeter sur nous ses représentations, rester enfermé dans ses certitudes. Mais nous sommes confrontés à une expérience du monde qui n’est pas la nôtre et qui peut nous résister.

La machine, elle, peut transformer notre pensée sans être elle-même engagée dans une telle relation. Rien ne permet aujourd’hui d’attribuer aux modèles de langage une expérience vécue de ce qui se produit dans l’échange.

Michel Bré

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